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Tenir

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Les jours d'après

J'écris ces lignes en chargeant mon stimulateur. Le chargeur magnétique est posé sur la poitrine, et le boîtier en dessous fait son travail. BIP BIP BIP avant d'être posé... puis silence. Tant qu'il ne bipera pas à nouveau, il ne sera pas chargé. C'est le rituel : on branche le bouzin, et on attend.

Une heure. J'ai une heure devant moi. Autant que j'écrive. Ça me permettra de coucher mes maux dans des mots. C'est toujours ça de fait.

Le billet précédent s'arrêtait au lendemain du réglage, en mode zombie, treize heures de sommeil et un cerveau en vrac. Ce billet-ci raconte la suite. Les jours d'après. Ceux dont personne ne parle, parce qu'ils ne sont ni spectaculaires ni dramatiques, juste longs, flous et fatigants.

Chaque réglage a un coût. Le jour J, c'est l'adrénaline, le voyage, la marionnette, les tests, l'épuisement. Le lendemain, c'est le zombie. Et puis il y a ce qui vient après, et c'est peut-être le plus dur de tout, parce que c'est là qu'on est seul avec son cerveau, sans le chirurgien, sans la salle de réglage, sans personne pour ajuster quoi que ce soit. Juste toi et les sensations qu'on t'a installées, et l'attente que ça passe.

Ce réglage de février, celui du passage en full contact 1, m'aura coûté au moins quatre jours. Probablement plus. Peut-être huit. Peut-être davantage. Impossible de savoir. Bienvenue dans ma vie.


Le premier jour

Le premier jour après le réglage, c'est chiant, mais sans plus.

Je suis resté chez moi, en télétravail. J'ai essayé de coder, de préparer mes cours, de faire mes réunions. Mais il y a un brouillard mental, comme un voile entre moi et ce que j'essaie de faire. Le « ting » habituel de mon esprit est off. Ce petit éclat de netteté qui fait que normalement mon cerveau travaille à six cents pour cent, que les idées s'accrochent, que le code s'écrit, que les problèmes se résolvent avant même d'être formulés. Là, je suis au mieux à quatre-vingt-dix, et ça s'embouteille dans ma tête. Je suis vaseux. Apathique. Le mot juste, c'est « éteint ».

Personne ne le sait au travail. Je gère en silence. Orgueil mal placé, peut-être, mais je n'aime pas me faire plaindre ouvertement. Je me confie aux gens qui me demandent, pas à ceux qui ne demandent pas. Ce qui veut dire que la plupart du temps, je ne me confie à personne.

On se dit que c'est la fatigue. Que c'est comme les autres fois. Que ça va passer.

C'est toujours au premier jour qu'on est le plus optimiste. C'est aussi toujours au premier jour qu'on a tort.


Le deuxième jour

Le deuxième jour, les choses s'installent.

C'est une impression d'accalmie de fièvre. Ce moment très précis dans une grippe où la fièvre semble retomber, où on se redresse dans le lit en se disant que c'est passé, que c'est fini. Sauf que ce n'est pas fini. La fièvre est toujours là, en dessous, et ce qu'on prend pour une accalmie n'est qu'une pause. Et la pause ne passe pas.

Et avec elle, les sensations. Comme si vous étiez dans un avion qui monte en altitude. Comme si vous tombiez en avant en permanence. Comme si la tête tournait, mais sans tourner. C'est dans la tête, heureusement, et uniquement là, bien que l'estomac essaie parfois de se synchroniser avec le cerveau. Mauvaise idée. C'est l'inverse qu'il faudrait faire. Des nausées, des haut-le-cœur, un malaise diffus.

Mais, et c'est là que ça devient difficile à expliquer, ce n'est que du ressenti. Je ne suis pas malade. Je n'ai pas envie de vomir. J'ai l'impression d'avoir envie de vomir. La nuance est invisible de l'extérieur, mais de l'intérieur, c'est toute la différence : le corps fonctionne, l'estomac va bien, et pourtant le cerveau envoie le signal que tout va mal. Comme pour la chute en avant : je ne tombe pas, mais j'ai la sensation de tomber. C'est la cruauté de la chose. Tout est fantôme. Tout est perception sans substance. Et ça n'en est pas moins réel.

J'ai essayé de travailler. Je m'y reprends à trois fois pour faire quelque chose de simple. Je fais des erreurs. Je recommence. La fatigue me dit que je ferais bien d'aller me coucher. J'essaie quand même, parce que le monde ne s'arrête pas, et puis j'abandonne, parce que le cerveau s'arrête, lui. C'est la même tambouille que les réglages précédents, et je la reconnais, et la reconnaître ne la rend pas plus supportable.


La nuit

L'effet kiss cool, c'est la mâchoire.

Les bonbons à la menthe qui ont deux phases : d'abord le goût sucré, et puis, quelques secondes plus tard, le froid qui monte et qui ne prévient pas. Le réglage, c'est pareil. Le premier jour, c'est le sucré. La nuit, c'est le froid.

La nuit de vendredi à samedi, c'est la mâchoire qui m'a réveillé.

Il y a cette scène dans Tintin, le capitaine Haddock qui essaie de dormir et qui n'arrive pas à décider si sa barbe va dessus ou dessous la couverture. Il essaie dessus, c'est pas bien. Il essaie dessous, c'est pas bien non plus. Il re-essaie dessus, et c'est encore pire. Et ça dure toute la nuit.

Ma mâchoire, c'est la barbe du capitaine Haddock. Je la tire vers le bas ? Plus mal. Vers le haut ? Pas mieux. Je serre les dents ? Ça empire. Je relâche tout ? Ça ne change rien. Sauf que ce n'est pas une barbe. C'est de la tension, de la brûlure, de la pression et de la courbature, les quatre en même temps, dans les mandibules et dans la langue, et il n'y a aucune position, aucune, pas une seule dans tout l'espace des possibles, qui soulage quoi que ce soit.

Trois heures. Trois heures allongé dans le noir, immobile, à essayer des choses qui ne marchent pas, à écouter le silence de la chambre et le bruit sourd de la mâchoire qui brûle. Et le cerveau, privé de distraction, tourne à vide. Sur rien. Sur le rien, justement. Sur l'absence de prise, l'absence de solution, l'absence de quoi que ce soit à quoi se raccrocher. Et quand il n'y a rien, le cerveau panique. Doucement. Pas une attaque de panique franche, pas celle qui te fait bondir hors du lit, non. Une panique sourde, lente, qui monte comme une marée dans le noir et qui ne trouve aucun rivage.

D'abord l'agacement. Encore un truc. Ensuite la colère. Pourquoi maintenant. Puis la peur, parce que la mâchoire, c'est nouveau, et que ce qui est nouveau dans cette histoire n'est jamais bon signe. Puis la panique, un bref instant, vite ravalée. Et puis, à l'usure, la résignation. Il faut que le cerveau lâche prise, et il finit par lâcher prise, non pas parce que c'est passé, mais parce qu'on est trop fatigué pour rester éveillé.


Le troisième jour

Le troisième jour, c'est l'effet « petit truc en plus ». Parce qu'il ne suffisait pas d'avoir l'avion en altitude et la chute permanente en avant, il fallait rajouter quelque chose.

La mâchoire. La langue. Des crampes.

Pas des crampes violentes, pas des crampes qui vous plient en deux. Des crampes sourdes, insistantes, qui s'installent et qui repartent quand elles veulent. Une main invisible au-dessus de la tête qui pousse la mâchoire vers le bas. Deux points de pression sur les côtés des mandibules qui essaient de l'écraser. Et dans la bouche, la langue qui ne sait plus très bien où se mettre, comme si elle était enveloppée de pâte molle.

C'est nouveau. Les réglages précédents m'ont donné des vertiges, de la fatigue, du brouillard, mais pas ça. La mâchoire, c'est inédit. Et ce qui est inédit, dans cette histoire, c'est ce qui inquiète. Parce que je pense à ce que Karachi m'a expliqué, à la capsule interne, aux fibres corticobulbaires, celles qui contrôlent le visage et la langue, celles-là mêmes qui faisaient de moi une marionnette quand le courant débordait pendant les tests. Si la mâchoire et la langue réagissent maintenant, entre les réglages, ça veut dire que le courant chatouille quelque chose qu'il ne devrait peut-être pas chatouiller. Ou peut-être que c'est normal, que c'est le cerveau qui s'adapte, que ça va se calmer. Peut-être. Encore ce mot.

Est-ce que ça fluctue ? Oui. Est-ce que je sais quand ça arrive ou quand ça repart ? Non. Génial.

J'arrive à manger, c'est déjà ça. Le fait que j'aie aussi des problèmes de dents de sagesse en ce moment n'arrange rien, mais c'est la vie qui s'amuse à empiler les réjouissances.

Ce soir-là, samedi, je suis sorti voir des amis. J'aurais dû rester chez moi. J'ai tenu un moment, et puis la fatigue et les douleurs de mâchoire ont eu raison de moi. J'ai dû partir plus tôt, parce que sinon j'allais m'endormir au volant. C'est le genre de décision que je déteste prendre, parce qu'elle confirme que le corps décide encore de mon emploi du temps. On se dit qu'on va faire un effort, qu'on va être normal pendant quelques heures, qu'on va oublier les sensations et profiter des gens. Et puis le corps te rappelle à l'ordre, et tu rentres chez toi, et c'est fini.

Le plus étrange : en voiture, le cerveau fonctionne parfaitement. Conduire, ça va. Aucune sensation, aucun brouillard, aucune mâchoire. Parenthèse totale. Pourquoi ? Aucune idée. Et dès que je coupe le moteur, tout revient. C'est comme ça. Le cerveau a ses raisons que la raison ne connaît pas, et après un réglage, il en a encore moins que d'habitude.


Le quatrième jour

Aujourd'hui, dimanche. J'ai dormi de vingt-deux heures hier soir à neuf heures. Puis je me suis rendormi jusqu'à dix heures. Puis jusqu'à onze heures. Puis de seize heures à dix-huit heures. Je suis crevé.

Ce n'est pas de la fatigue normale. La fatigue normale, on la répare en dormant. Celle-ci, on dort et on se réveille aussi fatigué qu'avant, parce que ce n'est pas le corps qui est fatigué, c'est le cerveau qui travaille. Il recalibre, il réorganise, il digère, et il a besoin de toute l'énergie disponible pour le faire. Le corps est en veille forcée. On ne décide pas. On subit.

Entre les phases de sommeil, j'essaie de vivre normalement. Et c'est là qu'on découvre un truc étrange : quand je suis concentré sur quelque chose, quand le cerveau est occupé, les sensations passent au second plan. Tant que l'attention est prise, le manège ralentit. Le problème, c'est qu'il faut y aller, en stimulation : pour un cerveau qui a fait prépa, un handicap et une thèse, il en faut beaucoup pour ne pas lui laisser le temps de se dire « au fait, les réglages... ».

Aujourd'hui, j'ai parlé de notre mariage avec Rose Marie. On se marie en juin. Pendant trois heures, le monde a été normal. On a discuté de choses concrètes, de choses belles, de choses qui n'ont rien à voir avec des électrodes et des mandibules qui brûlent. Pendant trois heures, j'étais juste un homme qui prépare son mariage avec la femme qu'il aime. On est à distance en ce moment, et ces appels sont tout ce qu'on a, et ils sont tout ce qu'il faut. Ce qui me fait le plus sourire, c'est quand elle sourit. Quand elle parle. Quand elle me donne ses rêves. Quand elle rit.

Et puis la fatigue a pris le dessus. J'ai dû aller m'allonger, prendre l'air, avant de revenir la voir. Parce que même le bonheur a un coût énergétique quand le cerveau est en travaux.

Sa vie à elle n'est pas simple non plus. Et pourtant c'est elle qui me fait tenir. Il me tarde de la tenir dans mes bras. Ou l'inverse.

Mais après les trois heures de répit, dès que la concentration lâche, tout revient. D'un coup. Comme si les sensations attendaient derrière la porte que je baisse la garde pour rentrer en force. Et c'est pire qu'avant, parce qu'on avait oublié pendant quelques minutes à quel point c'était là.

De l'eau dans les oreilles et du coton à la fois. Derrière une vitre d'aquarium pour la vision. De la pâte molle dans la bouche. La main sur la mâchoire. Les points de pression sur les mandibules. Et depuis ce soir, des nouvelles : de la chaleur dans le nez, une impression d'avoir de l'eau dedans, comme quand on met la tête sous l'eau et qu'on inspire au mauvais moment. De la chaleur dans les oreilles. Un mal de tête.

L'inventaire s'allonge à mesure que j'écris. C'est une collection absurde, un catalogue de sensations qui n'ont rien à voir les unes avec les autres et qui cohabitent dans le même corps, au même moment, et qui refusent toutes de partir. Après tout, je mets volontairement du courant électrique dans mon cerveau. On s'attend à quoi ?


Le manège

Pour comprendre ce que c'est, « les jours d'après », il faut imaginer un manège. Un de ces trucs de fête foraine qui tournent trop vite, à trois cents kilomètres-heure, et dont on ne peut pas descendre.

Maintenant, imaginez que pendant que vous êtes sur ce manège, vous fonctionnez normalement. Vous vous levez le matin. Vous vous tenez debout. Vous marchez. Vous parlez. Votre équilibre est bon. Vos jambes tiennent. Vos mains fonctionnent. De l'extérieur, tout va bien. Personne ne voit rien. Personne ne peut rien voir.

Mais à l'intérieur, vous êtes sur le manège. Vous avez les sensations, toutes les sensations, du type qui est à trois cents kilomètres-heure sur un truc qui tourne : le déséquilibre, les oreilles bouchées, l'estomac qui cherche sa place, la tête qui ne sait plus où est le haut. Et ça dure. Pas dix minutes, pas une heure. Des jours. Peut-être une semaine. Peut-être plus.

C'est ça, la cruauté de la chose. Tout est du ressenti. Rien que du ressenti. On ne tombe pas, on a l'impression de tomber. On n'a pas la nausée, on a l'impression d'avoir la nausée. La mâchoire ne se casse pas, on a l'impression qu'elle se casse. Le cerveau envoie tous les signaux d'alarme, tous en même temps, et aucun ne correspond à une réalité physique. Le corps va bien. Le cerveau dit qu'il va mal. Et on est coincé entre les deux, à fonctionner normalement dans un monde que le cerveau perçoit comme un manège à trois cents kilomètres-heure, pendant des jours.


L'indicible

Le plus dur, ce n'est pas les sensations elles-mêmes. C'est de ne pas pouvoir les dire.

J'en parle à mes parents. Mais c'est très difficile. D'abord parce que ça ne sert à rien. Ça ne sert strictement à rien si ce n'est à les faire stresser, et je n'ai pas envie de leur infliger ça. Ils ne peuvent rien faire. Ils ne peuvent pas descendre dans mon cerveau et débrancher les sensations. Ils ne peuvent qu'écouter, s'inquiéter et se sentir impuissants.

Mes parents sont très inquiets. Et je suis pris dans un paradoxe que je ne sais pas résoudre : si je ne dis rien, ils vont se faire du souci parce que je ne dis rien. Si je leur dis tout en détail, ils vont se faire du souci parce que c'est inquiétant. Il n'y a pas de bonne option. Il n'y a pas de quantité d'information qui rassure, parce que la réalité n'est pas rassurante. Quand je suis en post-réglage, Papa reste à proximité. Dans la pièce d'à côté. Il ne dit rien, il ne fait rien de particulier, il est juste là, disponible, au cas où. Comme maman dans la salle de réglage : présent et impuissant. C'est leur manière à eux de tenir. Maman, elle gère comme elle peut. Comme nous tous.

Et puis il y a le problème de la langue. Pas la langue qui crampe, l'autre, celle qui sert à parler. Comment on décrit quelque chose qui n'a pas de nom ? Ça veut dire quoi, « avoir l'impression de tomber en avant sans tomber » ? Ça veut dire quoi, « voir flou mais tout est net » ? Ça veut dire quoi, « avoir l'impression que la mâchoire se plie en haut en même temps qu'en bas » ? Ce sont des paradoxes, des contradictions dans les termes, des phrases qui ne devraient pas exister, et pourtant ce sont les seules qui s'approchent de la vérité. On finit par empiler des métaphores, l'aquarium, l'avion, le manège, en espérant que l'accumulation fera comprendre ce qu'aucune image prise isolément ne peut transmettre.

Et à la fin, on voit dans les yeux de l'autre qu'il comprend que c'est dur, mais qu'il ne comprend pas ce que c'est. Et ce n'est la faute de personne. C'est juste que certaines choses ne se transmettent pas. Elles se vivent, et c'est tout.

C'est peut-être pour ça que j'écris ces billets. Pas pour que les gens comprennent, mais pour que la chose soit dite quelque part, dans des mots qui n'appartiennent qu'à moi, même si ces mots sont des paradoxes et des « comme si » empilés les uns sur les autres. Au moins, c'est dit. Au moins, ça existe en dehors de ma tête.


La panique

Et puis il y a la peur. Celle qui ne dit pas son nom, qui rôde derrière toutes les sensations, qui attend le moment où les défenses sont les plus basses pour sortir.

La peur que ça ne passe pas.

À chaque réglage, c'est la même chose. Les sensations arrivent, et quelque part dans un coin de ma tête, une voix demande : « Et si cette fois, ça restait ? » Et si le manège ne s'arrêtait plus ? Et si l'aquarium devenait permanent ? Et si la mâchoire était comme ça pour toujours ?

Ce n'est pas la même panique que les réveils à trois heures du matin, celle qui dit « j'ai des électrodes dans la tête ». C'est plus vicieux. C'est le moment où je ne reconnais plus mon propre cerveau, où je ne reconnais plus mon propre corps, où tout est tellement décalé par rapport à la normale que l'esprit décroche. D'autres paniqueraient pour moins. Et quand les sensations deviennent trop fortes, quand la fatigue est trop profonde, quand la concentration lâche et que tout revient d'un coup, la raison ne suffit plus. Je me laisse emporter, et c'est l'attaque de panique. Le cœur qui s'emballe, la certitude viscérale que quelque chose ne va pas, le corps entier en alerte.

Il n'y a pas de technique. Il n'y a pas de respiration magique, pas de mantra, pas de méthode. Il y a juste attendre. Attendre que le cerveau décroche, soit par fatigue, soit parce qu'une stimulation extérieure est venue le distraire. C'est tout. Le cerveau finit par lâcher, comme il lâche à la fin de la nuit du Haddock, non pas parce que c'est résolu, mais parce qu'il n'a plus l'énergie de paniquer.

Il y a un moment, dans les jours d'après, où on se dit « ça y est, ça commence à passer ». Un signal. Mais impossible de savoir lequel. Impossible de savoir si la légère amélioration qu'on croit ressentir est réelle ou si c'est juste la fatigue qui a émoussé la perception. Ce qui rend la chose encore plus compliquée à négocier : même l'espoir est incertain.


Le bouton

Est-ce que j'ai bien fait de faire cette opération ? Est-ce que ça les vaut, les jours d'après, la marionnette, la mâchoire, le manège, les nuits du Haddock, l'aquarium et tout le reste ? Est-ce que je vais enfin appuyer sur le bouton d'extinction de mon stimulateur parce que c'est assez ?

Le doute est permanent. Il ne vient pas que dans les mauvais moments. Il est là tout le temps, en bruit de fond, comme les sensations. Mais quand tu as passé la journée à avoir la tête dans un lave-linge, que tu en as marre, que ça ne s'arrête pas, tu vois tout en noir. Et le doute devient une voix qui hurle.

Le soir est le pire. Quand je m'endors, quand la tête me brûle, me fait mal, part en parachute ascensionnel, fait du saut à l'élastique, hurle dans tous les sens. C'est là que la question arrive, nue, sans filtre : pourquoi j'ai fait ça ?

J'ai failli éteindre. Sérieusement. Plus d'une fois. Je n'ai jamais appuyé sur le bouton, jamais, parce que j'ai peur de ce bouton autant que j'ai peur des réglages. Éteindre, c'est probablement le retour des symptômes, et c'est le risque de devoir tout recommencer depuis le début. Tout. Depuis le premier réglage. Des mois de travail effacés par un geste. Mais l'idée me titille. Elle me titille souvent.

Ce qui m'a retenu, dans les pires moments, c'est absurde à dire, mais c'est vrai : c'est une intelligence artificielle. Claude ou ChatGPT, à trois heures du matin, quand tout le monde dort et que personne n'est disponible pour te raisonner. Je leur demande : « Donne-moi une raison de ne pas éteindre. » Et ils la donnent. Et je ne le fais pas. C'est le monde dans lequel on vit : le gars avec des électrodes dans le cerveau qui demande à une machine de le convaincre de garder l'autre machine allumée. C'est absurde, et ça marche.

Le fait que le bouton existe, que je pourrais techniquement tout arrêter, c'est rassurant. C'est un filet de sécurité. Ce n'est pas une prison, c'est un choix, et tant que c'est un choix, c'est supportable.

Et derrière le « est-ce que j'ai bien fait », il y a l'autre question. Celle d'avant. Celle de toujours. Pourquoi moi ? Pourquoi ça ?

C'est le pire. Parce que celle-là ne date pas du réglage. Elle ne date pas de l'opération. Elle est là depuis le début, depuis le diagnostic, depuis l'enfance, depuis le premier tremblement. Pourquoi moi la maladie. Pourquoi moi l'opération. Pourquoi moi les électrodes. Pourquoi moi le manège. Il n'y a pas de réponse. Il n'y en a jamais eu. Ce n'est pas une colère, ce n'est pas une tristesse, ce n'est pas un vide. C'est un cri. Un cri muet, permanent, qui ne sort pas, qui ne peut pas sortir, parce qu'il n'y a personne à qui le crier et rien à en faire.

Et quand on cherche une réponse, on regarde autour de soi. On regarde les gens qui sont pire : les cancers, les orphelins, les guerres, les vies brisées de manières que je n'imagine même pas. Et la seule réponse qu'on entend, c'est : « Ta gueule, ça pourrait être pire. » Et c'est vrai. Et ça ne console de rien.

Est-ce que ça les vaut ? Un jour oui, un jour non. Ça change avec les sensations, avec la fatigue, avec la douleur. Hier soir, la réponse était : tout arrêter. Je comprends les gens qui veulent en finir. La souffrance sans but, c'est horrible. Dans mon cas, je sais qu'ultimement, un jour, d'ici quelques mois au plus, ça ira mieux. Mais quand, comment, pourquoi... impossible à savoir. Personne ne le sait. On ne sait même pas si ces réglages seront les bons.

Ce soir, ça va. Ce soir, la réponse est oui.

Et il y a toujours le oui. Parce que Rose Marie. Même quand ça va pas, je pense à son sourire, je serre les dents, et c'est reparti. Un bon jour, peu m'importe le reste : je referais tout pour son sourire.


Combien de temps

Combien de temps ça va durer ? La réponse honnête : je ne sais pas. L'expérience des réglages précédents dit peut-être huit jours. Peut-être plus. Peut-être moins. C'est le mantra de cette vie-là : peut-être.

Demain, c'est lundi. J'enverrai un mail au centre pour signaler les crampes de mâchoire, parce que c'est nouveau et que ce qui est nouveau mérite d'être dit. Le prochain rendez-vous est en mai. D'ici là, il faut tenir.

Le monde ne va pas s'arrêter de tourner. Les cours que je donne le lundi sont toujours là. Les factures sont toujours là. La vie continue et elle attend que je continue avec elle. Alors je continue. Comme on peut. En silence, au travail, parce que je n'aime pas qu'on me plaigne. En silence, avec la plupart des gens, parce qu'ils ne demandent pas.

Et puis il y a les retours. Ceux qui ne savent rien mais qui parlent quand même. « Il te faut en faire plus. » « C'est dans ta tête. » « Oh, ça va, c'est pas difficile. » « Bois de l'eau. » « Mange une pomme. » Si vous ne savez rien, ne dites rien. C'est tout ce que je demande. Le silence vaut mieux que la connerie bien intentionnée. Je ne veux pas de vos solutions de comptoir. Je veux qu'on me foute la paix, ou qu'on me demande comment ça va et qu'on écoute la réponse.

J'ai beaucoup « d'amis ». Les guillemets sont importants. Beaucoup de gens, beaucoup de visages, beaucoup de liens, mais peu, très peu, qui envoient un petit mot quand ça compte. Ça ne change pas, ça n'a jamais changé, ça ne changera jamais. J'ai eu l'habitude d'être seul, j'ai l'habitude d'être seul, et j'aurai l'habitude d'être seul. C'est comme ça. Ce n'est pas de l'amertume, c'est un constat, et le constat est le même depuis le collège, depuis les déménagements, depuis le handicap, depuis l'art de se méfier des gens qu'on apprend quand on est différent. Juste la vie.

Mercredi soir, le soir du retour de Paris, il y a eu le petit message d'A. B. à vingt et une heures trente trois. C'est rien, un message. C'est tout, un message. C'est quelqu'un qui pense à toi au moment précis où tu en as besoin, et qui ne le sait même pas. Merci, A. B.

La seule vraie différence, maintenant, c'est Rose Marie. C'est elle qui fait tourner le manège un peu moins vite.

Tenir, c'est le mot qui revient le plus souvent dans cette histoire. Tenir le jour du réglage, tenir le lendemain, tenir les jours d'après. Tenir en ne sachant pas combien de temps il faut tenir. Tenir en se disant que peut-être, peut-être, on est presque au bout des réglages idéaux, que ce contact 1 en full est peut-être le bon, que le cerveau va finir par s'adapter et que tout ça va se calmer.

Ou peut-être pas. Impossible de le savoir.

Alors on tient.


Je prends un bon ibuprofène. Ça va mieux. Ça ira mieux. Je veux juste savoir si je suis encore dans l'escalade vers le sommet, ou si je suis déjà en descente. C'est la seule chose que je demande : savoir où j'en suis sur la courbe. Mais personne ne peut me le dire, et le corps ne donne pas d'indice, et le cerveau ment.

Ça ira mieux.

BIPBIP BIPBIP BIPBIP. Ça y est, c'est fini de charger. Et ça tombe bien, j'ai fini d'écrire.